
Revêtus de chasubles tissées d’or et de mitres majestueuses, les évêques de l’Église orthodoxe du patriarcat de Kiev communient d’un air grave. Ce dimanche 7 juin, ils sont réunis pour l’intronisation du patriarche Nikodim, jusqu’ici archevêque de Soumy et d’Okhtyrka. Pourtant, la cérémonie se déroule loin du faste habituel des cathédrales orthodoxes. Face à une vingtaine de fidèles répartis entre un réfrigérateur et un climatiseur, sous des panneaux de placo bois, Nikodim a dû élire domicile dans un ancien magasin de l’ère soviétique de Soumy, au nord-est de l’Ukraine.
Faute de locaux disponibles, le nouveau patriarche de Kiev n’est pas à Kiev. Il est frappé de l’opprobre de l’Église orthodoxe d’Ukraine (EOdU), après que le saint synode du 11 mai l’a défroqué pour sécession. Nikodim, de son vrai nom Volodymyr Kobzar (né en 1971), aurait détourné l’héritage du patriarche Philarète, décédé le 20 mars. Il serait à la tête d’un « groupe marginal qui vise à provoquer un schisme » dans la chrétienté orthodoxe ukrainienne, par ailleurs déjà divisée entre différentes branches. Pas de quoi faire reculer Nikodim, qui se présente comme le chef de « la seule Église indépendante d’Ukraine » et entend faire valoir ses droits jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme.

Un patriarche et son patriarcat
En présentant son intronisation comme un acte de défiance, Nikodim prétend s’inscrire dans la lignée de Philarète. Né en 1929, ce dernier fut un influent dignitaire religieux de l’Église orthodoxe russe pendant la période soviétique, avant d’échouer à en prendre la tête lors du concile de juin 1990. Déçu, il créa de toutes pièces l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Kiev deux ans plus tard, sous le slogan : « une Église indépendante pour une Ukraine indépendante ». Frappé d’anathème par Moscou en 1997, non reconnu par le patriarcat œcuménique de Constantinople, Philarète parvint malgré tout à tenir tête à l’Église ukrainienne du patriarcat de Moscou (EOU), et à faire de son organisation l’Église la plus populaire d’Ukraine. Une fois les conditions politiques réunies, celle-ci constitua l’essentiel de la base de l’EOdU[1].

Le concile d’unification du 15 décembre 2018 acta la dissolution du patriarcat de Kiev, en amont de l’octroi du tomos d’autocéphalie des mains du patriarche œcuménique Bartholomée, le 6 janvier 2019. « Toutefois, quand Philarète comprit qu’Epiphane serait le primat de l’EOdU à sa place, il est revenu sur sa décision », commente Andriy Smirnov, historien des religions. « Il voulait rester le primus inter pares, au risque de saborder l’unification de l’orthodoxie ukrainienne pour laquelle il avait tant œuvré. » Le 15 juin 2019, Philarète assura que « le patriarcat existe, et qu’il a son patriarche ». Entre-temps, l’essentiel de ses évêchés et paroisses avait rejoint l’EOdU, qui refusa de reconnaître la renaissance du patriarcat. En vertu de l’acte de dissolution de 2018, l’appellation « patriarcat de Kiev » avait été transférée à l’EOdU. L’organisation de Philarète n’a depuis plus bénéficié de statut légal, ce qui fut confirmé par un verdict de la Cour suprême en juin 2021.

« Décision fut toutefois prise de ne pas critiquer Philarète en vertu de son activisme politique, de son autorité morale et de son âge », rappelle Andriy Smirnov. L’EOdU lui donna le titre de « patriarche émérite » et lui laissa la libre jouissance de la cathédrale Saint Volodymyr à Kiev, ainsi que d’une résidence officielle dans le centre de la capitale. Tout en enregistrant ces propriétés à son nom, la nouvelle Église a pris en charge leurs frais de fonctionnement. Entretenu dans ce confort, Philarète s’attela à reconstituer son clergé à partir de personnalités résidant à l’étranger ou inconnues en Ukraine. Parmi elles, un certain Nikodim, prêtre du patriarcat de Kiev depuis 1993, ordonné archevêque de Soumy et d’Okhtyrka en décembre 2019.

« Coup d’État canonique »
Dans ses derniers mois, Philarète s’était ostensiblement rapproché du métropolite Epiphane. Les relations étant apaisées, le consensus dominant misait sur la disparition effective du patriarcat en même temps que son chef très âgé. À la surprise générale, Nikodim tenta, sans succès, d’occuper la cathédrale Saint Volodymyr dès le 20 mars, quelques heures après l’annonce de la mort de Philarète. Le lendemain matin, il organisa un concile en ligne, réunissant sept évêques, dont ceux de l’étranger. Au terme d’une élection précipitée, Nikodim annonça son élévation au rang de patriarche dans une vidéo mal cadrée. Il accusa aussi l’EOdU d’avoir « volé » le corps de Philarète et d’avoir confisqué les propriétés dont jouissait son prédécesseur. Chacune de ces décisions, affirme Nikodim, était « illégale ».

Relocalisé dans sa ville natale de Soumy faute de local disponible à Kiev, Nikodim s’emploie à développer le patriarcat avec énergie. Il appelle fidèles et membres du clergé à lui faire allégeance. Il multiplie les annonces de rattachement d’évêchés ou de clercs en Italie, en Grèce, à Chypre, en République tchèque, en Roumanie, au Portugal ou même en Ouganda. « Petit à petit, notre patriarcat revit », commente-t-il à chaque annonce. Cette expansion remarquable, bien plus appuyée que depuis 2019 sous Philarète, s’opère néanmoins en trompe-l’œil. « Il ne doit compter qu’une vingtaine de paroisses et quelques milliers de fidèles dans toute l’Ukraine et à l’étranger », estime Andriy Smirnov. Selon lui, la motivation de Nikodim est avant tout matérielle : « il y a vu un mode de subsistance », juge-t-il.
À peine intronisé par ses pairs, l’autorité de Nikodim semble très contestée. Il n’a respecté ni la période de deuil due à Philarète, ni les règles de la tenue d’une élection garantissant le secret des urnes, ni les statuts du patriarcat qui assignent l’intérim à l’archevêque de Pereislav et Bila Tserkva, Andriy Maroutsak. Ce dernier a annoncé avec fracas son départ du patriarcat de Kiev, en dénonçant un « coup d’État canonique ». Échaudées, la cinquantaine de paroisses anciennement fidèles à Philarète ont en majorité annoncé leur fusion avec l’EOdU, à laquelle elles étaient déjà liées.

Les choix de Nikodim dans la nomination de représentants à l’étranger à la biographie et à la carrière ecclésiastique souvent troubles, interpellent tout autant que son empressement. En République tchèque, le nouvel évêque Eugen Sigismund von Freimann-Geyersburg avait été déposé par l’Église orthodoxe des terres tchèques et de Slovaquie en 2013 pour diverses infractions et comportements inappropriés[2]. En Grèce, l’archevêque Iakovos Yannakis a été arrêté en 2015 pour fraude, trafic de migrants ou encore distribution de pornographie infantile[3]. Nikodim semble ainsi s’entourer de personnalités controversées et sans véritable implantation dans la diaspora ukrainienne. Dans le contexte de guerre, la persistance de ses liens avec le métropolite Ioasaf de Belgorod, en Russie, interroge également[4].

La persistance du « chaos »
« C’est une opération religieuse spéciale », tranche l’archevêque Ievstratiy de l’EOdU en ironisant sur l’expression « opération militaire spéciale » employée par le Kremlin pour ne pas employer le terme « guerre ». Il sous-entend que l’élection de Nikodim s’inscrit dans une tentative de déstabilisation de l’orthodoxie ukrainienne fomentée par la Russie. Il ne dispose pas de preuves concluantes, mais assure que les services de sécurité d’Ukraine (SBU) suivent l’affaire de près.

Pour l’heure, il se félicite de l’efficacité de la réaction de l’Église. D’abord en prenant de facto possession des biens qui lui étaient rattachés de jure depuis 2018. Puis en défroquant Nikodim et ses acolytes, dont elle ne reconnaît pas les titres d’évêques, ordonnés par Philarète après 2019. Le clergé de l’EOdU multiplie aussi les avertissements à tout membre du clergé tenté de rejoindre le patriarche. Enfin, le métropolite Epiphane insiste sur le désir d’unité qu’avait exprimé Philarète avant sa mort. Le tombeau de ce dernier est d’ailleurs mis en valeur au cœur de la cathédrale Saint Volodymyr, où officie désormais le primat de l’EOdU.

« Epiphane a réagi de manière adéquate », poursuit Andriy Smirnov. Tout en rappelant que les sécessions d’Églises non reconnues sont un phénomène récurrent dans la chrétienté orthodoxe, il déplore « le chaos » qui s’amplifie. « C’est un dangereux précédent. Tout le monde peut décider de devenir patriarche du jour au lendemain. » Et cela, en lieu et place du projet d’unité porté par le tomos d’autocéphalie de 2019.
De fait, l’EOU poursuit ses activités malgré les menaces que fait peser sur elle une loi l’obligeant à couper tout lien avec Moscou. Les relations entre l’EOdU et l’Église gréco-catholique (née de l’Union de Brest de 1596) sont cordiales, ce que favorise l’attachement commun à l’identité ukrainienne, mais sans que cela débouche pour l’instant sur un véritable dialogue œcuménique. L’initiative de Nikodim ajoute à la fragmentation du paysage religieux et mine l’autorité d’Epiphane. De son côté, le patriarche Bartholomée peine à rallier derrière lui sur nombre d’Églises locales dans son pari de l’autocéphalie ukrainienne en opposition à Moscou. Le « chaos » ukrainien ne lui facilite pas la tâche.
Le salut dans le droit européen ?
Sa légitimité contestée avant même son intronisation, Nikodim est loin de bénéficier de l’aura de Philarète, de ses soutiens politiques ou de ses ressources financières. À l’heure actuelle, la présence de son organisation est plus marquée à l’étranger qu’en Ukraine. Surtout, il ne dispose d’aucun statut légal, suite au concile d’unification de 2018 et au verdict de la Cour suprême de 2021. Le patriarcat en tant que tel ne peut donc ouvrir de comptes bancaires, signer des documents légaux ou se représenter devant la justice.

Dans ce contexte, le service d’État pour la politique ethnique et la liberté de conscience (DESS) a affirmé ne pas reconnaître l’élection de Nikodim. Loin de désarmer, celui-ci prépare des recours auprès de la Cour européenne des droits de l’homme. Selon les déclarations de son équipe, l’instance européenne pourrait faire valoir les droits de l’organisation à déclarer une association, à se défendre d’une politique de discrimination de la part de l’État, ou encore à habiter des locaux dédiés à des activités monastiques.
Autant de tentatives de maintenir l’organisation active, et de permettre à Nikodim de conserver son titre de patriarche. Toutefois, les procédures devraient s’étaler dans le temps et maintenir une incertitude pesante sur le clergé contestataire. Quoi qu’il en soit, le patriarcat de Kiev a peu de chances de retrouver sa puissance d’antan. D’autant plus qu’une victoire auprès de la cour de Strasbourg ne garantit en rien la consolidation de l’autorité morale de Nikodim, et encore moins l’affluence des fidèles.
Sébastien Gobert
Notes
- Une autre composante, numériquement moins importante, était liée à la perpetuation, dans la diaspora ukrainienne, de courants plus ou moins directement héritiers de l’autocéphalisme ukrainien historique, qui reprit pied sur territoire ukrainien après la fin du régime soviétique (NDLR). ↑
- D’origine catholique, passé à l’orthodoxie en 1996, il devint prêtre de l’Église orthodoxe des Pays tchèques et de Slovaquie à Teplice, mais sanctionné dès 2006 pour atteinte à la réputation de l’Église (NDLR). ↑
- Les données éparses relatives à ce personnage semblent revendiquer une filiation s’inscrivant dans la mouvance vieille-calendariste, mais apparemment sur les marges de celle-ci, sous réserve de vérifications (NDLR). ↑
- Cet ecclésiastique né en 1954 était à l’origine prêtre du Patriarcat de Moscou, avant d’être déposé à la fin des années 1990 pour indiscipline et activités schismatiques, rejoignant alors le Patriarcat de Kiev dirigé par Philarète, qui le consacra évêque (NDLR). ↑
Sébastien Gobert est un journaliste installé en Ukraine depuis 2011 et qui apporte sa contribution à de nombreux médias francophones. Il a collaboré à plusieurs reprises à Religioscope depuis 2014. On peut le suivre sur son compte X (ex-Twitter), https://x.com/sebagobert, et sur sa chaîne YouTube, https://www.youtube.com/@sebagobert.