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Serbie : l’Église orthodoxe, soutien du régime ?

Par Jean-Arnault Dérens, 15 janvier 2026
Depuis la tragédie de Novi Sad en novembre 2024, la Serbie connaît un mouvement de contestation sans précédent contre le régime d’Aleksandar Vučić. Si le patriarche Porfirije et une grande partie de la hiérarchie orthodoxe serbe soutiennent le pouvoir en place, des voix dissidentes se font de plus en plus entendre parmi les prêtres et même certains évêques. Jean-Arnault Dérens analyse cette fracture inédite au sein d’une institution qui s’est toujours voulue intimement liée au « peuple orthodoxe », mais dont l’alignement sur les intérêts du régime lui fait courir le risque de perdre son crédit moral auprès de ses fidèles, alors même que le pouvoir politique a plus besoin de l’Église que l’inverse.
ID 366046566 | En réaction à la tragédie de Novi Sad, des étudiants protestent à Niš en février 2025. © Dejan Krsmanovic | Dreamstime.com

Depuis le mois de novembre 2024, le régime d’Aleksandar Vučić fait face à une vague de contestation d’une force, d’une ampleur et d’une durée encore totalement inédites. Tout a commencé par le tragique effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad, le 1er novembre, tuant seize personnes ; depuis, les contestataires veulent obtenir toute clarté sur la chaîne de responsabilités et de corruption qui a rendu possible cette tragédie[1].

Enseignants, avocats et commerçants se sont mis en grève, les agriculteurs ont bloqué les routes du pays, les étudiants occupent la quasi-totalité des facultés et des écoles supérieures depuis plus d’un an, Belgrade a connu, le 15 mars 2025, la plus grande manifestation de son histoire, mais rien n’y a fait. Le régime a bien sacrifié quelques « pions », dont un Premier ministre, mais sans satisfaire les protestataires, car la chaîne de responsabilités remonte jusqu’au président Vučić et à son entourage immédiat. De même, celui-ci oppose un refus catégorique à la revendication d’élections parlementaires anticipées, prévoyant seulement d’avancer de quelques mois le terme normal de la mandature, prévu pour la fin de l’année 2027.

Dans cette interminable partie de bras de fer qui l’oppose à une large part de la population du pays, le régime compte sur le puissant appareil du Parti progressiste serbe (SNS), qui irrigue et contrôle la société par un dense réseau capillaire de soutiens et d’obligés, mais aussi sur l’influente Église orthodoxe serbe, dont la hiérarchie n’a cessé de critiquer le mouvement de contestation, une position qui est pourtant contestée par un nombre croissant de fidèles, de prêtres et même de hiérarques.

Les voix de la contestation gagnent l’Église

Le 13 décembre 2024, les étudiants de la Faculté de Théologie de Belgrade se sont mis en grève, comme leurs camarades des autres facultés, en choisissant de s’adresser dans une lettre ouverte non pas au chef actuel de l’Église, le patriarche Porfirije, mais à son prédécesseur Pavle (1914-2009), le priant d’intercéder « auprès du Seigneur pour qu’il nous aide dans cette lutte pour la justice, pour sauver la liberté et la réputation des citoyens, qu’il nous donne des ailes pour persévérer et pour gagner ». En effet, lors des grandes manifestations démocratiques de l’hiver 1996-1997, le patriarche Pavle avait lui-même pris la tête d’un cortège étudiant pour dénoncer la répression du régime de Slobodan Milošević, un exemple sans cesse rappelé en Serbie, pour l’opposer à l’actuelle « complaisance » reprochée par beaucoup à l’Église.

Las, quatre jours plus tard, la Faculté de théologie se retirait du mouvement. « La majorité des étudiants soutiennent leurs collègues des autres facultés », assurait pourtant l’ancien professeur Vukašin Milićević, qui a perdu son poste du fait de son attitude trop critique. « Mais la faculté est sous le contrôle de l’aile dure de l’Église, notamment du métropolite Irinej de Bačka, mentor du patriarche à qui il doit son poste. Ils ont menacé de retirer leur bénédiction aux étudiants », ajoutait Blagoje Pantelić, théologien et rédacteur en chef du site indépendant teologija.net, cité par Le Courrier des Balkans[2]. Autre voix rapidement mise au pas, celle de la fraternité du prestigieux monastère de Visoki Dečani, au Kosovo. Fin décembre 2024, le message suivant était apparu sur le compte X du monastère : « Nous avons eu beaucoup de visiteurs cette semaine, des pèlerins venus de Belgrade, mais il y avait bien plus de monde place Slavija le 22 décembre, quand des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées à l’appel des étudiants et des agriculteurs », mais il était retiré quelques heures plus tard.

Pourtant, l’ancien doyen de la Faculté de théologie, Vladan Perišić, rappelait que « le message du Christ est un message de justice », dans un texte paru dans l’hebdomadaire indépendant Vreme. « Il n’y a pas d’excuse pour un silence opportuniste et lâche face au mal, car une Église dont les membres ne sont pas libres et courageux de dire ce qu’ils pensent n’est pas l’Église du Christ », poursuivait-il, formulant un message explicite de soutien aux étudiants. « Chaque fois que vous vous battez sincèrement pour la justice, Dieu est avec vous. Vous ne croyez peut-être pas en Dieu, mais tant que vous croyez en la vérité et en la justice, Dieu croit en vous. »

Le 11 avril 2025, le métropolite Grigorije de Düsseldorf et de toute l’Allemagne accueillait les étudiants contestataires partis à vélo de Novi Sad porter leurs revendications au Parlement européen à Strasbourg. Durant cette longue épopée cycliste, les étudiants furent accueillis à chaque étape par des foules enthousiastes, formées notamment par la diaspora serbe, importante en Autriche et en Allemagne. À Munich, c’est l’éparchie serbe orthodoxe d’Allemagne qui a assuré leur logement et leur nourriture. Le métropolite Grigorije a célébré une liturgie en leur présence et, le lendemain matin, avant que les étudiants ne prennent la route d’Ulm, ils se sont rassemblés autour de lui, dans la cour de l’église orthodoxe pour entonner Tamo daleko, une chanson serbe traditionnelle de la Première Guerre mondiale, évoquant la nostalgie des soldats ayant dû fuir la Serbie.

L’évêque Grigorije durant un entretien sur la chaîne Deutsche Welle.

Dans ses prises de position répétées dans les médias serbes ou internationaux, Grigorije n’a jamais mégoté son soutien aux étudiants. Le soir du réveillon de la Noël orthodoxe, le 6 janvier 2025, il déclarait à la télévision N1, elle-même très hostile au régime : « la rébellion chez les jeunes est non seulement naturelle, mais aussi spirituellement importante. Il serait tragique qu’ils soient résignés devant ce qui les entoure. La misère est partout, mais les étudiants sont comme des anges qui refusent de garder un bandeau sur les yeux et qui voient les choses beaucoup mieux que nous. » Il évoquait « cette malheureuse corruption », avant de préciser : « on ne se laisse pas seulement corrompre matériellement, mais aussi spirituellement et moralement. Les étudiants ne le sont pas. Je suis de tout cœur à leurs côtés, car ils ont réveillé l’espoir ». Grigorije, qui a lui-même pris part aux manifestations contre le régime Milošević, qui s’est opposé aux guerres des années 1990 et s’est fortement engagé dans le dialogue œcuménique, n’a pas manqué de revenir sur cette expérience. « Imaginez qu’on ait écouté les étudiants en 1991-1992 ? Combien de vies auraient été sauvées, combien de personnes n’auraient pas perdu leurs foyers pour être dispersées de par le monde… »

Figure libérale de l’Église serbe, le métropolite Grigorije est connu pour ses positions critiques. Né sous le nom de Mladen Durić en 1967 en Bosnie centrale, il étudie l’électronique puis la théologie à Belgrade et s’engage activement dans les mobilisations étudiantes contre le régime de Milošević en 1992. Il rejoint ensuite le monastère de Tvrdoš, près de Trebinje, en Herzégovine, auprès de son mentor, le métropolite Atanasije Jevtić. Il devient archimandrite de Tvrdoš en 1997, puis métropolite de Zahumlije (Herzégovine) en 1999, en remplacement d’Atanasije, et s’engage fortement dans le dialogue interreligieux et la réconciliation dans la Bosnie-Herzégovine traumatisée d’après-guerre. En 2018, le Saint-Synode le nomme métropolite de Düsseldorf et de toute l’Allemagne, une nomination qui ressemble autant à un éloignement, à une mise à l’écart, qu’à une promotion, car son éparchie est l’une des plus riches de l’Église serbe du fait de l’importance de la diaspora en Allemagne. En février 2021, il fait figure de candidat de l’aile libérale de l’Église pour la succession du patriarche Irinej, décédé le 20 novembre 2020, mais le métropolite Porfirije de Zagreb et Ljubljana lui est préféré. Ses prises de position anti-régime répétées et assumées ont fait de lui la bête noire des milieux nationalistes et de la presse à scandale[3].

Le patriarche et le spectre des « révolutions de couleur »

Tout en s’efforçant de mettre au pas ceux qui élevaient trop la voix, le patriarche Porfirije s’en tint, dans un premier temps, à une certaine retenue dans son expression publique. Ainsi, le 22 décembre, jour de la première grande manifestation à Belgrade, il écrivait : « C’est avec une profonde inquiétude que l’Église suit les évènements et observe l’atmosphère de confrontation et d’antagonisme grandissante, accompagnée d’incidents quotidiens. » Le ton n’a pas tardé à se durcir, notamment à l’occasion de la visite à Moscou que le patriarche a effectué à Pâques 2025.

ID 210986032 | Le patriarche Porfirije lors de son intronisation en 2021. © Malivoja | Dreamstime.com

La transcription d’une discussion réunissant les patriarches Kirill de Moscou et Porfirije, respectivement assistés des métropolites Antoine de Volokolamsk et Irinej de Bačka, ainsi que le président Vladimir Poutine, le 22 avril, a été diffusée par les médias serbes. Le patriarche serbe, qui s’est initialement excusé de mal parler russe, expose ses craintes au président russe : « Nous avons ces jours-ci une révolution… Comment dit-on, déjà ? » – « Colorée », précise Irinej de Bačka qui est, lui, un excellent russophone. Le patriarche Kirill a alors expliqué que « les Serbes sont, bien sûr, plus à l’ouest que nous, c’est ainsi que le Seigneur en a disposé. C’est une Église qui est en contact direct avec le monde occidental, dont on peut recevoir, probablement, beaucoup de choses utiles dans les domaines scientifique et culturel, mais ce qui se passe aujourd’hui avec la morale humaine, avec la morale en Occident – et je le dirai à haute voix, pourquoi s’en cacher – c’est une affaire diabolique. » Porfirije approuve avec enthousiasme, mais c’est alors Vladimir Poutine qui s’immisce dans le dialogue entre les deux primats pour leur rappeler que « la culture occidentale, quoi qu’on en dise et qui que ce soit qui le dise, est fondée sur des principes chrétiens »[4]

Ce voyage à Moscou ressemblait par bien des aspects à une « mission » du patriarche Porfirije, envoyé par le président Vučić auprès de Vladimir Poutine pour tester la solidité du soutien de la Russie. Le président russe a du reste officiellement chargé en retour le patriarche d’inviter son homologue serbe aux célébrations du 9 mai à Moscou. La mise en scène de la visite dans les médias serbes révèle bien le narratif que le pouvoir veut imposer : quand Aleksandar Vučić rencontre Emmanuel Macron ou Ursula von der Leyen, le patriarche, lui, va à Moscou, pour que la Serbie continue de « marcher sur ses deux pieds », conservant de bonnes relations, tant avec l’Union européenne qu’avec la Russie. Le mouvement de contestation, lui, serait désavoué des deux côtés…

En reprenant l’expression de « révolution de couleur », qui est un leitmotiv de la diplomatie russe depuis la chute de Milošević en Serbie en 2000, la « révolution des roses » en Géorgie en 2003 et la « révolution orange » en Ukraine en 2004, le patriarche Porfirije s’inscrit délibérément dans un narratif russe, qui suppose aussi un parallélisme entre le « monde russe » cher à Vladimir Poutine et le « monde serbe », concept fumeux mis en avant par l’ancien ministre Aleksandar Vulin et repose essentiellement sur un renforcement de la coopération entre la Serbie, la Republika Srpska de Bosnie-Herzégovine, mais aussi les partis politiques serbes du Kosovo ou du Monténégro. Le patriarche avait joué un rôle dans la principale manifestation, du reste sans lendemains concrets, de ce « monde serbe », à savoir le « Sabor pan-serbe » organisé le 9 juin 2024 à Belgrade. Prenant modèle sur les assemblées (Sabor) convoquées par les princes serbes au Moyen Âge, il réunissait des responsables politiques et ecclésiastiques de Serbie et des pays voisins où vivent des Serbes.

ID 368370245 | Manifestation contre le gouvernement à Belgrade en mars 2025. © Jerome Cid | Dreamstime.com

Certains hiérarques vont plus loin encore que le patriarche, comme le métropolite David de Kruševac, qui a qualifié les étudiants « d’oustachis serbes » – en référence aux nationalistes croates de la Seconde Guerre mondiale, collaborateurs des nazis et responsables du massacre de centaines de milliers de Serbes, de Juifs ou de Roms – dans un texte publié le 25 février 2025 sur le site officiel de l’Église serbe, intitulé « Les beaux parleurs, les manitous et les débiteurs »[5]. L’historien Vladimir Veljković, interrogé par Omer Karabeg dans son talk-show sur Radio Free Europe, se montre toutefois prudent, soulignant que la grande majorité des évêques prend garde de ne pas afficher des positions trop tranchées dans un sens ou l’autre. Il estime qu’ils seraient « apathiques » tout en veillant à conserver de bonnes relations avec le pouvoir politique[6].

L’exemple de Novi Pazar

Pourtant, le soutien à la contestation ne se limite pas non plus à quelques figures connues « d’opposants internes ». En octobre 2025, les étudiants de Novi Pazar ont pris la route à pied pour se rendre à Novi Sad et prendre part à la manifestation du 1er novembre, marquant le premier anniversaire de la tragédie. Située au sud-ouest de la Serbie – à quelque 450 km de Novi Sad ! – Novi Pazar est une ville majoritairement peuplée de Slaves musulmans, des Bosniaques, cousins de ceux de la Bosnie-Herzégovine voisine. Depuis les guerres des années 1990, ses habitants sont tenus en suspicion, comme s’ils formaient une « cinquième colonne » potentielle, tandis qu’eux-mêmes regardent plus volontiers vers Sarajevo que vers Belgrade, où ils se sentent perçus comme des citoyens de seconde zone. Des députés représentent la communauté bosniaque au Parlement de Serbie et des ministres originaires du Sandjak ont presque toujours siégé au gouvernement, mais la population de cette région, du reste dépourvue de toute existence administrative, s’est toujours tenue à l’écart des mouvements politiques embrasant la Serbie.

Cette fois, pourtant, les étudiants de l’Université d’État de Novi Pazar ont été au cœur de la mobilisation. Au mois de mars, ils avaient déjà pris à pied la route de Belgrade pour participer à la manifestation du 15 mars ; cela tombait en période de ramadan et, à toutes leurs étapes, les Serbes qui les accueillirent veillèrent à préparer une nourriture halal pour l’iftar, le repas de rupture du jeûne. Cette reconnaissance inattendue de la diversité religieuse du pays s’est confirmée en octobre. Alors que l’administration locale avait fait fermer les bâtiments prévus pour les loger à leur première étape, dans la ville de Raška, la fraternité monastique de Studenica a décidé de leur ouvrir un dortoir dans ce prestigieux monastère médiéval.

Le métropolite Justin de Žiča a confirmé cette décision d’ouvrir aux étudiants de Novi Pazar les monastères de son éparchie, quelle que soit leur religion. Ce hiérarque, peu connu jusqu’alors pour être une voix critique au sein de l’Église, fait depuis l’objet d’une enquête ouverte par le Saint-Synode, sur la « manière contestable dont il a dirigé le diocèse de Žička jusqu’à présent ». L’objectif semble être de pousser Justin à démissionner de ses fonctions à la tête du diocèse. L’Église entend donc bien mettre au pas cette voix trop critique – alors que Justin est le seul hiérarque « dissident » à vivre en Serbie, les autres contestataires les plus connus étant, outre Grigorije d’Allemagne, les évêques serbes des États-Unis, comme Maksim de Californie.

Après les manifestations violemment réprimées de Valjevo en août 2025, le métropolite Justin s’était déjà exprimé sur la situation politique et sociale en Serbie, critiquant l’action des autorités. Ses propos ont été perçus comme une déviation par rapport au discours officiel de l’Église. Il a dénoncé les violences perpétrées contre les citoyens et les étudiants. Auparavant, en août 2024, le métropolite Justin avait apporté son soutien à la population opposée à l’exploitation minière du lithium. Le maire de la petite bourgade de Knić, Srećko Ilić (SNS), s’était plaint auprès de lui de la présence du curé de Borče à une manifestation organisée par les citoyens. « Nous croyons que tous les citoyens de Serbie, y compris les prêtres, ont le droit inaliénable d’exprimer leur opinion de toutes les manières démocratiques et non violentes possibles, notamment en matière d’environnement et de santé publique. Par conséquent, nous sommes convaincus que la présence de notre prêtre Aleksandar à la réunion mentionnée n’a rien de partisan ; nous nous serions fermement opposés à une telle présence si nous n’avions pas une conviction différente », avait alors rétorqué le métropolite de Žiča.

Les gisements de lithium de Serbie occidentale, qui s’étendent aussi dans la Bosnie-Herzégovine voisine, suscitent l’intérêt depuis le début des années 2000. Ce minerai est, entre autres usages, indispensable aux batteries des moteurs électriques. Les projets d’exploitation ont été relancés en 2016-2017, suscitant immédiatement une vive réaction des populations locales. Les zones concernées sont en effet des régions agricoles prospères qui seraient dramatiquement affectées en cas d’exploitation minière. Ce sont aussi des régions à la culture religieuse et patriarcale très ancrée, des terres de tradition monarchiste et tchétnik, où l’Église conserve un grand poids social. Ce sont donc des paysans, des défenseurs de la ruralité serbe traditionnelle, peu habitués à la contestation sociale ou aux luttes écologistes, qui se sont mobilisés, souvent avec le soutien de leurs prêtres.

Le « soulèvement écologique » de l’automne 2021 a vu « une convergence des luttes », les opposants à l’exploitation du lithium rejoignant les défenseurs des rivières sauvages menacées par des projets intempestifs de micro-centrales hydroélectriques. Il s’agissait, en tous les cas, de mobilisations pour la défense des communs, mais aussi pour celle d’un mode de vie traditionnel. Ce mouvement a marqué à la fois une première rupture entre le régime d’Aleksandar Vučić et de larges franges de la société qui le soutenaient jusqu’alors, mais aussi au sein même de l’Église, où le clergé local s’est souvent engagé malgré le silence de la hiérarchie. Celle-ci, du reste, sentant la force du mouvement, s’est gardée de le critiquer trop ouvertement, préférant sanctionner le plus discrètement possible les voix contestataires les plus audibles.

ID 363003657 | Une marche de protestation en 2025. © Roman023 | Dreamstime.com

Alors que l’Église, outre sa fonction proprement spirituelle, aspire à jouer un rôle social, culturel et politique en Serbie, elle se trouve déchirée par un hiatus qui risque de s’accentuer entre une hiérarchie qui se comporte comme une courroie de transmission du pouvoir politique et une « base » au contact du peuple des fidèles, partageant leurs attentes, leurs espérances et leurs colères. Cette situation représente un retournement inédit : durant des siècles, l’Église s’est toujours voulue intimement liée à un « peuple orthodoxe », sûrement en partie mythifié, dont sa mission était de porter la voix auprès du pouvoir politique, qu’il s’agisse de l’Empire ottoman, de celui d’Autriche-Hongrie ou de la Yougoslavie socialiste.

Une Église au service du pouvoir

L’Église orthodoxe serbe est, en effet, de l’avis de nombreux observateurs, plus liée au régime politique qu’elle ne l’a jamais été dans son histoire. Selon l’analyste Draško Đenović[7], une telle proximité n’existait pas même à l’époque du Royaume yougoslave de l’entre-deux-guerre, quand l’Église avait retrouvé en 1920 son rang patriarcal et une juridiction étendue à tous les orthodoxes du nouvel État formé en 1918 sous le nom de « Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes »[8]. Comme ses consœurs, cette Église se réfère volontiers au modèle théorique byzantin de la « symphonie », c’est-à-dire de l’harmonie qui doit prévaloir entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, le premier étant soumis au second. Or, dans le cas de la Serbie contemporaine, ce rapport est clairement inversé, puisque l’Église semble bien être aux ordres du pouvoir politique.

L’Église serbe se positionne à la croisée de plusieurs lignes d’intérêts. Elle est ainsi le principal relais d’influence de la Russie en Serbie, le très influent métropolite Irinej de Bačka étant de longue date considéré comme « l’homme de Moscou » en Serbie. L’Église serbe aligne ses positions sur sa consœur russe, reprenant ses obsessions idéologiques, comme les campagnes anti-LGBT. Outre les relations bilatérales qui se maintiennent à un très bon niveau, les deux Églises se rencontrent dans de nouveaux cadres, comme le Congrès mondial des familles, financé par l’oligarque Konstantin Malofeïev, lui-même très proche du Kremlin. Les différents groupes d’extrême droite qui affichent leur russophilie militante en Serbie excipent tous leur orthodoxie, et ces groupuscules à la géographie fluctuante (Obraz, Narodna Patrola, Nasi 1389, etc) comme les formations d’extrême droite qui sont ou ont été représentées au Parlement serbe (Dveri, Zavetnici) disposent tous de relais privilégiés au sein de l’Église.

ID 358851354 | Manifestation à Čačak en février 2025. © Dejan Krsmanovic | Dreamstime.com

Le patriarcat de Belgrade est aussi un pilier du nébuleux projet de « monde serbe ». Il a en effet toujours autorité sur les orthodoxes de Bosnie-Herzégovine, de Croatie, du Kosovo, du Monténégro et de Slovénie, représentant donc la seule institution ayant une base légale « pan-serbe ». Seule l’Église orthodoxe de Macédoine du Nord a accédé en mai 2022 à une autocéphalie octroyée par Belgrade. Ce geste, concerté avec Moscou, avait du reste valeur de démonstration, à destination de l’Ukraine, du fait que seule une « Église-mère » avait le droit canonique de concéder cette autocéphalie[9]… Alors que sa base a chancelé un moment au Monténégro, l’Église serbe espère trouver dans ce projet de « monde serbe » un soutien à son autorité canonique, mais en réalité, c’est elle qui lui apporte un peu de légitimité : un fidèle serbe orthodoxe de Bosnie-Herzégovine ou du Monténégro reconnaît en effet l’autorité du patriarche sans rien devoir à Aleksandar Vučić, chef d’un autre État que celui dont il est citoyen. En s’affichant aux côtés du président serbe lors du Sabor de 2024, le patriarche Porfirije lui apportait donc plus de surcroît de légitimité qu’il n’en recevait.

Alors qu’Irinej, le prédécesseur de Porfirije décédé en 2020, avait su conserver une certaine marge d’autonomie, entrant même en conflit avec le pouvoir sur la question du Kosovo, l’actuel patriarche affiche un complet alignement. Or, poursuit Draško Đenović, la Serbie ne peut plus être considérée comme un État laïc, et le pouvoir politique a plus besoin de l’Église que l’inverse : même si la démocratie serbe est de plus en plus dysfonctionnelle, Aleksandar Vučić n’est pas élu vie comme le patriarche, il a donc besoin du soutien moral et politique de l’Église, tandis que celle-ci risque de perdre son crédit moral pour le prix de quelques fugaces avantages matériels.

Jean-Arnault Dérens

  1. Jean-Arnault Dérens, « La Serbie à contre-courant », La vie des idées, 4 mars 2025.
  2. Milica Čubrilo-Filipović, « Serbie : l’Église hésite encore à s’engager avec les étudiants », Le Courrier des Balkans, 15 janvier 2025.
  3. Milica Čubrilo-Filipović, « Orthodoxie en Serbie : Grigorije, l’évêque qui défie le régime Vučić », Le Courrier des Balkans, 8 février 2021.
  4. « Serbie : le patriarche orthodoxe se plaint à Poutine des risques d’une «révolution colorée», Le Courrier des Balkans, 24 avril 2025.
  5. « Zduhači, manitoši i ljudi od veresije », https://spc.rs/sr/news/13409.zduhaci,-manitosi-i-ljudi-od-veresije.html
  6. « Da li je uzdrman Porfirijev tron zbog ‘obojene revolucije’? », Radio Slobodna Evropa, 18 mai 2025.
  7. « L’Église orthodoxe au service du pouvoir : la Serbie est-elle encore un État laïc ? Entretien avec Omer Karabeg », Le Courrier des Balkans, 1er août 2024.
  8. Jean-Arnault Dérens, « La Yougoslavie, une création « artificielle » ? », L’Histoire, hors-série Les Balkans, 109, octobre 2025.
  9. Jean-Arnault Dérens, « Orthodoxie : Belgrade reconnaît l’autocéphalie de l’Église orthodoxe macédonienne », Le Courrier des Balkans, 25 mai 2022.

 

Le dernier livre de Jean-Arnault Dérens est intitulé Géopolitique de l’Orthodoxie. De Byzance à la guerre en Ukraine, Paris, Tallandier, 2025.

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